La genèse du programme

 

Ce dispositif est né en 2013 d'une discussion entre une inspectrice de Lettres et Théâtre au Rectorat de Paris, une élue adjointe chargée des affaires scolaires à la mairie du 20e, la responsable des publics scolaires de la Colline - théâtre national, la responsable de mécénat d'alors ainsi qu'un proviseur d'établissement profesionnel. Le constat unanime était le cloisonnement des jeunes au sein de leurs établissements scolaires : d'un côté les élèves des lycées généraux (issus de milieux socio-culturels diversifiés) et de l'autre les élèves issus principalement de milieux populaires, dans des orientations souvent non choisies, au sein des lycées techniques et professionnels. Face à l'absence de dispositif permettant la rencontre entre ces jeunes d'un même territoire, il est apparu essentiel de mettre en place un projet qui s'adresse à tous. Ainsi, la Colline a développé le projet Education & Proximité qui permet de libérer la parole entre élèves qui ne se cotoient jamais, en les faisant échanger autour d'une oeuvre théâtrale.

En rapprochant les filières techniques et professionnelles des filières générales, le projet vise à faire se rencontrer des jeunes aux différents parcours, les amenant à se questionner sur la citoyenneté, l'école, l'amour, la formation, les relations sociales ; et à favoriser ainsi l'inclusion sociale dans tous les domaines.

 

"On a lancé le projet, on n'avait pas les fonds. Monia Triki, alors responsable du mécénat, disait De toute façon, si on ne trouve pas de solution, on arrête au milieu. C'est génial parce que si tu attends les feux verts, tu ne fais rien" dit Marie-Julie Pagès, responsable des publics scolaires. Les fonds ont été complétés en cours d'année et la première édition a pu se dérouler dans son intégralité. Dans les années qui ont suivi, le Théâtre National de Strasbourg et la Comédie - Centre dramatique national de Reims ont rejoint le dispositif en constituant leurs propres binômes contrastés. Et les binômes se sont définitivement fixés sur l'association de classes de lycées professionnel et général.

Dans chaque région, après une visite du théâtre partenaire en binôme, les établissements scolaires accueillent un spectacle itinérant appelé la petite forme, créé spécialement pour le programme. Les élèves se retrouvent ensuite pour travailler avec leurs intervenants artistiques autour d'ateliers d'écriture et de jeu, entrant en résonnance avec les problématiques soulevées par le spectacle itinérant. En parallèle, les élèves suivent un parcours du spectateur, leur permettant d'assister à trois représentations dans leur théâtre partenaire. Une journée de clôture est organisée à la fin du programme pour réunir tous les participants des 3 villes soit 2 binômes par villes, 12 classes, 360 élèves en moyenne chaque année.

 

La "Petite forme", une pièce sur-mesure

 

Pour l'écriture de la petite forme, les théâtres font appel à un auteur contemporain. Le thème n'est jamais imposé. Pour la 7e édition, l'autrice Pauline Peyrade a choisi de traiter de la violence et du sujet du consentement en racontant l'histoire d'un viol. "Le spectacle vivant est une bonne façon d'aborder des sujets délicats et intimes" explique Alice Duroux-Gauchet, enseignante de français au lycée général Maurice Ravel dont plusieurs classes ont participé au programme. Parce que la pièce se déroule dans les lycées participant et que la mise en scène s'adapte à ces conditions en mobilisant 2 ou 3 comédiens et un décor mobile, elle ajoute "les élèves n'en reviennent pas que le spectacle ait été créé pour eux. C'est formidable d'avoir cette expérience d'une si grande proximité, d'être dans un lieu qui ne soit pas un lieu de théâtre, de pouvoir être si proche des comédiens et de pouvoir les rencontrer après. C'est assez exceptionnel surtout que ce sont toujours des spectacles très professionnels, d'une grande qualité. Cela nourrit ensuite les ateliers, ce qui leur donne du sens. Il y a un fil rouge entre les deux classes et avec les autres classes quand ils se rencontrent à la fin".

L'intérêt de ces petites formes est de pouvoir tirer des fils pour aller sur des sujets qui interpellent les adolescents. Les artistes intervenant s'en saisissent comme Jérémy Ridel, metteur en scène : "Cette année, une des notions abordées très intéressante est celle de la justice. Elle pose la question de la parole, de l'objectivité et de la subjectivité, du vrai et du faux, qui a raison et qui a tort, de l'empathie". Toutes les oeuvres qui ont été présentées aux élèves, petite forme comme représentations aux théâtres, avaient une problématique d'adulte. C'est, pour Jérémy, ce qui plaît aux élèves.

 

Les ateliers de jeu et d'écriture en binôme : la force de la différence

 

L'enjeu du programme est compliqué puisqu'il se déroule dans le cadre scolaire.  Comme le dit Marie-Julie Pagès, " le challenge, c'est de travailler avec des participants qui n'ont pas choisi et qui n'ont à priori pas envie. En plus, on les fait se rencontrer alors qu'ils n'ont pas souhaité le faire ". Il s'agit alors pour les artistes intervenant de trouver un juste équilibre entre propositions de jeu, expériences inédites, exigence, plaisir et amusement. " Ce n'est pas une option théâtre, c'est un projet pour des gens qui ne feront peut-être plus jamais de théâtre dans leur vie, un projet qui permet de découvrir ce qu'est le théâtre en tant que spectateur, comédien, metteur en scène " nous explique Alice Duroux-Gauchet. Les intervenants conçoivent et animent les ateliers d'écriture et de jeu suivis par les élèves en partenariat avec les professeurs, l'équipe du théâtre et les autres intervenants artistiques. Pour Boris Randani, professeur de français au lycée professionnel Etienne Dolet, " le rôle des artistes dans ce processus est capital. Tout repose sur eux. " Et souvent, la magie opère. C'est le cas pour Jibril, élève du lycée Maurice Ravel qui a participé à la saison 6, " ce qui est incroyable, c'est quand la personne avec qui on fait l'impro suit le chemin qu'on prend. On part sur une idée, la personne comprend et elle nous emmène plus loin encore. Moi j'ai beaucoup ri. " Il ajoute " l'humour c'est fédarateur, ça permet de réunir les gens. "

 

Associer des lycéens professionnels et des lycéens généraux est une belle ambition. Séparés à la sortie du collège et bien qu'évoluant ensuite dans des lycées très proches géographiquement, les élèves ont peu d'occasions de se croiser. Par ailleurs, les lycéens professionnels se sentent souvent dévalorisés. Boris Randani explique " en général, ils se retrouvent là consécutivement à un échec scolaire, comme assignés à résidence dans une orientation qu'on a décidée pour eux. (...) Ils ont un grand sentiment d'exclusion, de mise à l'écart dont ils ne savent que faire car ils n'ont pas les outils pour le dire. Ce dispositif leur offre un cadre qui leur permet de conquérir des moyens d'expression dont ils ne se croyaient pas capables, de faire exister ce désir, de l'exprimer. " Présente pour tous les lycéens, la question de la légitimité par rapport au théâtre se pose encore davantage pour eux.

Alice Duroux-Gauchet racontre : "Lors de la visite du théâtre, il arrive que quelques élèves de lycée pro soient un peu en retrait. Très souvent, trois ateliers plus tard, ce sont ceux qui sont le plus impliqués. En fait, (...) quand ils se sentent légitimes, ils font des choses incroyables. " Attention cependant à ne pas conclure des généralités à partir d'observations particulières. " Je trouve que cela arrive plus souvent en lycée professionnel mais après, peut-être que ma vision est déformée. " ajoute Alice Duroux-Gauchet.

Autre exemple avec le témoignage de Marie-Julie Pagès : " Ce sont souvant les lycéens professionnels qui "envoient" le plus en termes de jeu. Ils sont beaucoup moins timides. Même sur la voix. Je ne saurais expliquer pourquoi. " Est-ce que les élèves de lycée professionnel sont plus spontanés ? " Je ne sais pas si c'est aussi vrai que ça " répond Boris Randani. " Tout dépend de ce que l'on attend de l'impro. C'est plus une représentation que l'on a. En tous cas, ils ne sont pas plus en difficulté que les autres " conclue-t-il.

 

Les différences qui caractérisent chacune des classes rassemblées ne sont pas si évidentes que ça. Quelles qu'elles soient, leur perception évolue beaucoup au cours du processus. Au démarrage, les lycéens d'une filière rencontrent " les élèves de l'autre filière qu'ils regardent au départ comme des gens très très différents d'eux. Ils disent Ah lala, ils ne sont vraiment pas comme nous, ils sont bizarres, est-ce que ça va marcher ? " rapporte Alice Duroux-Gauchet. Elle explique " en général, ils commencent toujours en se regardant du coin de l'oeil, et au bout de deux ou trois ateliers, il y a vraiment une rencontre qui a lieu. Ils se mélangent au point que ces différences qui semblaient infranchissables deviennent finalement secondaires. " Elle remarque que " certains vont créer de vraies amitiés, des vraies affinités alors que parfois cela ne dépassera pas le temps du projet ". L'important est de faire groupe. Ce phénomène est difficile à expliquer même si certains repèrent quelques fondamentaux. Comme Boris Randani : " Que ces ateliers aient lieu hors les murs me paraît très important. Sortir de l'enceinte du lycée permet de quitter le rôle et la place qu'on y tient, pour aller à la rencontre des autres lycéens et des artistes. "

Mais l'expérience n'est pas un long fleuve tranquille. Régulièrement, ont lieu des altercations qui peuvent partir pour un regard ou une remarque mal interprétée, c'est-à-dire rien aux yeux des adultes. Mais toutes les équipes sont vigilantes. Changer un élève de groupe, organiser une discussion ou une rencontre en dehors des ateliers, tout est bon pour neutraliser la tension qui ne concerne souvent qu'une poignée d'élèves.

" Quand ils se rencontrent, il peut exister un réflexe territorial, une certaine tendance au regroupement. Plus vite de nouveaux agencements sont mis en place, mieux c'est " remarque Boris Randani. Les premiers exercices d'échauffement permettent d'engager les élèves physiquement et collectivement, de mettre en oeuvre leur coopération. En outre, cette mise en condition encourage la participation des jeunes aux exercices plus impliquants et exposants qui suivent. " Lors des ateliers proposés, il n'est pas tant question de savoir-faire. Il s'agit de faire ensemble des choses nouvelles , ce qui met tout le monde à égalité. Cela permet à chacun d'exprimer ce qu'il a à dire " dit Boris Randani. Il ajoute " l'ouverture à l'imaginaire leur permet de s'ouvrir aussi progressivement à eux-mêmes. "

" Faire cette expérience du théâtre ensemble est fondateur : c'est violent, très difficile d'occuper un plateau, être face à un défi ensemble, de créer ensemble. C'est le principe même du théâtre, faire groupe " nous confie Jérémy Ridel.

 

Le parcours de spectateur : plongée au coeur du théâtre contemporain

 

En parallèle de ces ateliers d'écriture et de jeu au cours desquels les élèves font l'expérience pratique du théâtre, ils assistent à trois représentations de la programmation de l'institution de leur territoire. C'est souvent leur première expérience avec le théâtre contemporain, dont ils n'imaginent parfois même pas qu'il existe. Les pièces choisies sont exigeantes, parfois sous-titrées et longues. Pour Jibril, " ce n'est pas l'image que l'on se fait du théâtre que l'on étudie en classe où c'est ennuyant pendant des heures, où ce sont des trucs qui n'ont rien à voir (avec nos vies). Là, ce sont des trucs parlants, vivants, actuels. Qui a tué mon père, je me suis reconnu. Tous des Oiseaux, c'était intéressant. " Amine ajoute " c'était long mais c'était bien. "

Les équipes de la Colline font le choix de répartir les élèves par petits groupes en les dispersant dans la salle parmi les spectateurs " traditionnels ". Et la cohabitation n'est pas si simple ! " Il n'y a pas une sortie théâtre à la Colline où il n'y a pas un spectateur qui râle à la fin. En fait, certains spectateurs, dès qu'ils voient des jeunes, se disent que ça va être le bazar. Du coup, ils sur-réagissent parce que ce sont des adolescents. Ils ne réagiraient pas de la même manière si c'était des adultes " nous confie Alice Duroux-Gauchet. " C'est un public qui doit être là sans être là. Il doit être présent dans les statistiques. (...) Ces publics-là ne sont jamais considérés dans leur perception des pièces. C'est comme si, parce qu'ils viennent en groupe et que c'est dans le cadre scolaire, c'est presque un non-public. A chaque fois, ça me heurte " explique Marie-Julie Pagès, particulièrement présente avec ses collègues les soirs de représentations pour veiller à leur bonne organisation.

 

La représentation finale : l'expérience du plateau

 

Le programme se termine chaque année par une journée de clôture rassemblant les participants des 3 villes, soit entre 350 et 400 élèves. Lors des dernières éditions, le principe était de faire l'expérience du plateau et que chaque atelier présente sa saynète devant une salle remplie. Le grand frisson !

Cette année, les modalités ont un peu évolué. Il était prévu de faire les mises en commun des saynètes à l'échelle de chacune des villes et de passer tous ensemble la journée du 27 mars au Théâtre National de Strasbourg en participant à une journée festive autour des rythmes et de la danse avec la chorégraphe Anne Collod et d'autres intervenants. Mais l'épidémie de la Covid-19 a interrompu le programme dans sa dernière ligne droite. Quelques ateliers et les rassemblements n'ont pas pu avoir lieu. Etant donné le contexte scolaire dans lequel le programme se déroule, il était trop difficile de reprogrammer tous ces moments par conséquent perdus.

 

Et après ?

 

Au terme du programme, que se passe-t-il pour les jeunes qui ont participé ? Que reste-il ? « A la fin de l'année, il y a toujours 4 ou 5 élèves qui demandent à Marie-Julie Pagès comment continuer à faire du théâtre. Au lycée, il y a bien un club théâtre mais ce n'est pas pareil de le pratiquer dans le cadre du lycée, avec les mêmes personnes  »  qu'en lien avec l'institution qu'ils se sont appropriée nous dit Alice Duroux-Gauchet. « En fait, après Education & Proximité, les élèves se sentent autorisés à fréquenter un lieu culturel, à y retourner, ils y sont chez eux » confirme Boris Randani. L'une de ses élèves, participant au programme l'année dernière, s'est impliquée dans un atelier d'écriture cette année avec une association locale, Belleville Citoyenne, partenaire du théâtre de la Colline. Certains élèves des classes en binôme gardent contact, notamment par les réseaux sociaux. D'autres non. « Je sais que c'est un projet qui marque toujours les élèves. Je vois encore parfois des élèves de terminale qui se souviennent (deux ans après) avec grand plaisir de ce qu'ils ont vécu au moment de ces ateliers et de ces projets » se rappelle Alice Duroux-Gauchet. Boris Randani se met à rêver : « ce serait formidable si les élèves pouvaient retrouver ceux avec qui ils ont travaillé toute l'année, avec une motivation qui soit bien la leur. Cette possibilité existe désormais grâce à la rencontre provoquée par le dispositif. "

 

Le lien de confiance se tisse au fil des ans entre les équipes des théâtres, les enseignants dont certains ont la chance de réitérer l'aventure et les intervenants artistiques. Chaque année, quelques éléments du programme évoluent au gré des observations et des bilans collectifs pour améliorer encore l'expérience artistique et la qualité de la rencontre entre les classes : durée des ateliers, fréquence, séances communes ou par classe, restitution, préparation aux pièces, etc…

Mais au bout de 7 années riches et passionnantes, il est temps de remettre à plat le programme, c'est ainsi que la saison prochaine Lycéens citoyens, sur les chemins du théâtre verra le jour. Ce nouveau programme conçu par les équipes des 3 théâtres sous l'impulsion de la directrice du mécénat de La Colline, reprend certains fondamentaux : le spectacle itinérant créé spécialement, la formation de classes en binôme, la multiplicité des angles de découverte du théâtre. Afin d'assurer une meilleure cohésion entre les binômes des différents territoires, tous auront pour intervenants artistiques les artistes du spectacle itinérant. Ces derniers interviendront lors d'une semaine de résidence en immersion dans chaque théâtre, ce qui permettra de gagner en intensité et de bénéficier de tous les moments informels qui favorisent la rencontre et donc l'expérience collective. Un parcours amplifié ancrera les pratiques tout au long de l'année scolaire. Le programme développera l'esprit critique des élèves grâce à l'analyse chorale, une technique développée grâce à l'ANRAT[1], et permettra ainsi aux lycéens de devenir à leur tour des passeurs de théâtre auprès d'autres publics. Enfin, une dernière piste consistera à étendre le programme à une 4e ville en associant une nouvelle institution.

Comme chaque année, il s'agira de couvrir le budget. A bon entendeur !

 

 

 

Remerciements pour leurs témoignages :

Marie-Julie Pagès – Responsable du secteur scolaire au sein des relations avec le public

Jibril et Amine – En 1ère S au lycée Maurice Ravel – ont suivi le programme Education & Proximité Saison 6 l'année dernière

Alice Duroux-Gauchet – Enseignante de français au lycée Maurice Ravel – Paris 20e

Boris Randani – Professeur de français au lycée Etienne Dolet – Paris 20e

Jérémy Ridel – Metteur en scène et intervenant

 

 

Pour en savoir plus sur le projet

Photo du sommaire : Tuong-Vi Nguyen


[1] ANRAT : Association Nationale  de Recherche et d'Action Théâtrale / Site internet : www.anrat.net